Jüri Ratas succède à Edgar Savisaar à la présidence du Parti du centre : une nouvelle ère s’ouvre dans le paysage politique estonien !

Publié le 8 Novembre 2016

M. Jüri Rata

M. Jüri Rata

Savisaar, « le mal aimé »

 

Après 25 ans d’existence, la formation politique la plus ancienne et la plus importante, en termes d’adhérents, mais aussi probablement la plus controversée d’Estonie, connait depuis quelque temps une crise interne sans précédent. Le Parti du centre (Keskerakond) est engagé dans une lutte fratricide où s’opposent deux courants : l’un mené par le tandem « Savisaar-Toom », l’autre par le trio « Ratas-Simson-Reps ». Une division qui, à en croire le politologue Tõnis Saarts, serait d’ordre culturel et linguistique : les premiers défendraient plus les intérêts de la minorité russophone de la population, tandis que les seconds se préoccuperaient plus des Estoniens d’origine. Il faut se souvenir que, jusqu’à présent, tous les grands partis politiques estoniens ont refusé de s’allier, au niveau national (la situation est quelque peu différente au niveau communal), avec la formation centriste pour former un gouvernement de coalition, en raison notamment des liens qu’entretien M. Savisaar avec le Kremlin. Celui qu’on surnomme le rhinocéros (cet animal étant la mascotte du Parti du centre) arrive pourtant régulièrement en tête des élections législatives. Malgré cela, il n’a jamais été choisi pour diriger ou même pour être membre d’un gouvernement. La seule (et dernière) fois où Edgar Savisaar a pu être chef du gouvernement, ce fut au moment de la libération du pays de l’Union soviétique au début des années 90. Il a alors dirigé le gouvernement de transition (le 3 avril 1990) puis est devenu le premier Premier ministre de la République à nouveau indépendante d’Estonie (du 20 août 1991 au 29 janvier 1992). Depuis lors, le Parti du centre n’est plus jamais redevenu un parti de gouvernement. On peut dire qu’une sorte de front républicain à l’estonienne s’est créé pour faire barrage au Parti d’Edgar Savisaar, comme c’est le cas en France avec le Front national.

 

Le Parti du centre incarné par un nouvel homme : Jüri Ratas

 

Pour tenter de sortir de cette crise, l’organe de délibération du Parti avait pris la décision, le 15 octobre dernier, de réunir le Congrès du Parti du centre en session extraordinaire pour désigner celui ou celle qui serait son prochain président. Au Congrès, seuls les délégués désignés par les 27 sections locales du Parti présentes sur tout le territoire national (et non les adhérents !) sont appelés à participer au scrutin. Au total, 1 085 délégués étaient attendus pour prendre part à la 16e session du Congrès qui était prévu le samedi 5 novembre dans la ville de Paide, située à moins de 100 kms au sud de Tallinn.

 

Quelques jours avant le scrutin, la principale inconnue concernait la liste précise des noms de celles et ceux qui présenteraient leur candidature et en particulier celle d’Edgar Savisaar, le leader historique du Parti. A la date de clôture du dépôt des dossiers de candidature, six noms étaient en lice, parmi lesquels se trouvait M. Savisaar. Le doute planait toutefois quant au maintien de la candidature de ce dernier et de celle de ses sympathisants (M. Peeter Ernits, M. Heimar Lenk, Mme Marika Tuus -Laul) le jour du scrutin. Finalement, tous les pro-Savisaar ont retiré leur candidature, y compris celle du principal intéressé, laissant Yana Tooma seule en lice pour défendre le courant pro-Savisaar face à M. Ratas.  Malgré tous les efforts employés par le camp Savisaar pour éviter ou atténuer la chute de son chef historique, c’est M. Jüri Ratas qui a finalement été élu président du Parti du Centre avec 654 voix. Son adversaire, la députée européenne Yana Toom n’a obtenu que 358 voix.

 

Avec une formation en science économique et en droit, Jüri Ratas (38 ans) est entré en politique en 2000, quand il a adhéré au Parti du centre. En février 2002, il devient le conseiller économique du maire de la capitale, puis est nommé adjoint au maire en avril 2003, en charge des travaux de construction des routes et des services communaux. Il occupe le poste de maire-adjoint jusqu’en octobre 2004 puis de nouveau à partir de mars 2005. En novembre 2005, il succède à Tõnis Palts en tant que maire de Tallinn jusqu’en 2007. Il est alors élu député et ce trois fois de suite : lors des élections législatives de mars 2007 (XIe législature), de mars 2011 (XIIe législature) et mars 2015 (XIIIe législature). À chacune de ces trois législatures, il siège au Bureau du Riigikogu en tant que second vice-président.

Le 28 août 2011, Jüri Ratas s’était porté candidat à la présidence du Parti mais avait échoué face à Edgar Savisaar. 

 

Lorsqu’il prend la parole devant les délégués de sa formation politique juste avant le scrutin, M. Ratas dit ceci : « Je vais devoir attrister les concurrents qui ont fait l’énumération de tout ce que le Parti du centre devra faire désormais autrement et de tous ceux dont il devra se débarrasser. Je vous affirme sans équivoque : le Parti du centre ne se pliera pas ni ne se brisera. L’ossature de notre programme est en acier et notre ligne directrice est toujours de répondre aux attentes des membres et des électeurs du Parti. Nul n’a le droit moral ni la force politique de nous dicter ses décisions. (…) La solidarité, la défense de chaque individu, le regroupement des communautés sont des objectifs constructifs pour notre pays auxquels le Parti du centre ne renoncera pas ».

M. Ratas souhaite pour un changement radical dans le fonctionnement de son Parti : « Je soutiens les discussions actives à l’intérieur du Parti ainsi que l’usage de votes internes. Je suis aussi fermement persuadé qu’il faille mettre de l’ordre et de la transparence dans les affaires financières du Parti. Puissent les campagnes à prix exorbitants et les lettres de garantie appartenir au passé ».

 

Une fois élu chef du parti, Jüri Ratas prononce son discours de remerciement dans lequel il déclare : « Je mesure toute la responsabilité qui pèse sur les épaules du Parti du Centre, le gouvernement du Parti de la Réforme est au point mort et cela doit finir. Nous devons aller de l’avant avec les partenaires qui disent qu’il faut sortir l’Estonie de la stagnation, toutes les idées proposées sont sur la table ».  

 

Le nouveau président du Parti du centre se veut rassembleur et tend la main à ses adversaires, y compris à Edgar Savisaar auquel il propose de devenir président d’honneur du Parti.

« Je le vois jouer un rôle actif, si tant est que la position de président d’honneur convient à notre vénérable membre ». Jüri Ratas ajoute que si M. Savisaar décidait de démissionner de sa fonction de maire de Tallinn et qu’il aurait besoin d’une aide financière, le Parti du centre serait prêt, selon ses capacités, à le soutenir. Selon M. Ratas, l’ancien président du Parti pourrait garder la magistrature de la capitale jusqu’aux prochaines élections municipales qui auront lieu l’an prochain. « C’est une question difficile et complexe. Une possibilité serait qu’il démissionne, et l’autre que le conseil municipal lui oppose une motion de censure. Personnellement, je ne suis pas favorable à ce que le groupe politique vote la défiance à notre respectable membre », déclare-t-il.

 

La fin de l’isolement du Parti du centre ferait passer l’Estonie dans une nouvelle ère politicienne

 

Après l’annonce des résultats du vote du Congrès du Parti du centre, le Premier ministre et chef du Parti de la réforme, M. Taavi Rõivas, s’exprime en ces termes : « Nous espérons de la part du chef et de la nouvelle équipe de ce grand parti une implication active dans la discussion politique et des projets pour améliorer les conditions de vie en Estonie ».

Mme Kaia Iva, la présidente du Parti IRL, s’est félicitée de l’élection de M. Ratas à la tête du Parti centriste. « Avec cette décision, le visage politique estonien va certaine devenir plus radieux sur le long terme. Tous nos vœux de succès à Jüri Ratas dans le travail de rénovation du Parti du centre », dit-elle.

La satisfaction est aussi du côté du Parti libre (Vabaerakond). Le président de l’assemblée représentative du Parti, M. Jaanus Ojangu indique : « Je suis heureux de voir un Parti du centre en voie de rénovation. Espérons que ce soit aujourd’hui une nouvelle occasion de parvenir à un moment charnière pour mettre fin à une opposition et engager une coopération ».

 

Sur son site web, la ERR propose une revue de presse très intéressante des éditos publiés dans les principaux journaux d’Estonie et de leur analyse des résultats de cette élection interne. Le service d'information estonien constate que les colonnes éditoriales de tous les grands quotidiens d’Estonie reconnaissent que l’élection de M. Ratas à la tête du Parti du Centre marque le début d’une ère nouvelle dans la politique du pays.

 

Le journal « Eesti Päevaleht » concède certes que la victoire de M. Ratas sur M. Yana Toom marque le début d’une nouvelle ère mais s’interroge sur ce qu’il va advenir du fameux « Le Parti du Centre unanime », qui est la formule traditionnelle de la formation centriste.  Le journal constate que le front commun de M. Savisaar et Mme Toom n’était pas aussi inébranlable qu’on aurait pu le croire, la discipline de vote des délégués pro-Savisaar était clairement plus faible étant donné que plusieurs d’entre eux issus du quartier de Lasnamäe (où vit une grande partie de la population russophone) ne se sont même pas rendus au Congrès du Parti.    

 

L’éditorialiste du journal « Postimees » remarque que le fait d’attirer les centristes dans la coalition serait en l’état actuel des choses carrément une façon de les enquiquiner. Il écrit ceci : « Laissez-les donc mettre de l’ordre dans leurs affaires économiques, qu’ils trouvent le sens moral et qu’ils montrent avec leurs actions que leur passé obscur est définitivement révolu. Pour cela, il faut leur donner du temps au moins jusqu’aux élections locales mais de préférence jusqu’aux prochaines élections du Riigikogu ».  Sortir le Parti du centre de ces nombreuses années d’isolement et faire en sorte qu’il puisse accéder au Gouvernement est, peut-on lire dans le journal Postimees, le principal objectif de Mme Simson et de M. Ratas.

 

Le quotidien économique  « Äripäev » note dans son éditorial que Jüri Ratas a désormais le champ libre pour faire du Parti du centre une formation avec laquelle toutes les autres grands partis estoniens sont disposés à coopérer. On peut lire : « M. Ratas a de grande chance de faire entrer le Parti du centre au Gouvernement. Surtout actuellement où les membres de la coalition sont en train publiquement de régler leur compte entre eux. M. Ratas et les autres dirigeants du Parti devront dire s’ils s’entendent mieux avec les sociaux-démocrates et IRL ou bien avec le Parti de la réforme. Ceci dépend avant tout de la question de savoir s’ils sont disposés à faire des concessions réciproques ».

 

En effet, vu la situation dans laquelle se trouve actuellement le Gouvernement Rõivas avec trois partis d’opposition unis face à lui et une coalition gouvernementale tripartite fragilisée, il n’est pas exclu que Jüri Ratas puisse accéder au poste de Premier ministre. Le leader du Parti du centre n’a jamais été aussi premier ministrable que maintenant. Une première pour ce Parti depuis ... 1992 !

Rédigé par Rodolphe Laffranque

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Vincent D 08/11/2016 14:32

Petite remarque: écrire "Malgré cela, il n’a jamais été choisi pour diriger ou même pour être membre d’un gouvernement." et "Depuis lors, le Parti du centre n’est plus jamais redevenu un parti de gouvernement" n'est pas vraiment exact. Le Parti du centre a participé à plusieurs coalitions gouvernementales, la dernière entre 2005 et 2007, coalitions au sein desquelles Edgar Savisaar était ministre. C'est surtout après la crise du soldat de bronze que le Parti du Centre dirigé par Savisaar est mis automatiquement à l'écart.

Rodolphe Laffranque 09/11/2016 18:58

Formidable! Merci pour cette remarque tout à fait pertinente!